Poème pour Rustéphan par Benjamin Duval
Le baiser d’une ruine
Je suis un tas de cailloux au bout de l’allée
me lève encore sur les terres de mon pays
mon cœur est un trou béant entre deux hauts murs
mes salles nourrissent les membres d’un feuillage ancien
Humble je suis et me donne au dieu Périclite
mais si tu le veux le désire ainsi
passe ta bouche aux pierres de ma voûte descellée
Je suis une vieille femme aux limites d’un bois
ai joué de mes tours comme tout être surpris
ai jouis de menus biens de mon puits né
des attentions de la main ferme qui m’a éventré
Chaque baiser m’a ôté une pierre un chou un pinacle
mais si tu le veux le désire ainsi
augmente moi d'un pavillon de chair à nue
Je suis Rustéphan au bout de l’allée
vieillesse vacante du rire des enfants
j’ai deux ou trois frères pour la visite
ils écoutent le récit de mon enfance vivante
Je fus la petite fille qui baissait encore la tête
et disait à sa mère toute en genoux :
je n’ai pas peur maman tu vois ?
Je suis un tas de cailloux au bord de l’allée
ne puis plus résister aux assauts de mes rares amants
ne cache plus les humeurs de mon peuple en d'autres lieux inspiré
fut prise par cent moins deux bras
Las n’ai ni ruse ni pouvoir de la voix
suis la proie du roncier qui me mange à midi
celle du bouc tempétueux qui rudoie mes flancs noirs
Je me domine en deux ou trois cœurs étrangers
un poète m’est particulièrement aimable
il semble fou tel un prince florentin
qui fait ce qu’il veut de mes divisions
Chacune de mes pierres qu’il touche manque de tomber
chacun de mes rares pans qu’il scrute
vacille sur un battement de cils adamantins
Je veux bien m’agenouiller pour de bon
s’il me dit de me fondre
vieillesse pleine des bontés de son temps
il chahute mon unique meneau
J’ai deux ou trois frères pour la nuit
pauvres pêcheurs dans le lit Melancolia
leurs palangres sous mes rares sourires de ruine
Je suis la jeune fille qui passe encore les plats
ma vertu veut encore être mise à l’épreuve
ne bougerai pas tant que ceux-là tant que
je ne serai pas secourue
Je suis un charnier de mystère que la futaie étrangle
sur la terre désolée d’Etienne
moi bien vacant et sans maître.
Je vis encore avec celle que je ne suis plus.
Benjamin Duval
moi bien vacant et sans maître.
Je vis encore avec celle que je ne suis plus.
Benjamin Duval
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