Roger Gicquel "Retourné" Editions Skol Vreizh, 2006
Enki Bilal, sur les ondes de France Inter semaine 28 lançait : « Proposer une pizza à sa copine, c’est le degré zéro de l’engagement artistique » (au sujet de la chanson de Benabar, victoire de la musique avec « Le diner »). J’entends cela au moment où je me décide à stopper l’attelage sur le seuil du joli recueil de poème du bon vivant que fut, que sera Roger Gicquel. On n’est pas chez les maudits non plus, même si l’on roule les crêpes du Pays Bigoudens dans la suze, non plus aux confins du mystère animé des manèges célestes, encore moins à l’unique pied du mât de cocagne surréaliste.
Cependant, il y a ce texte, A José (T’avais, avec tes bœufs, retourné cette terre/ que mille et cent tracteurs ont fouillée après toi/ plus vite en une journée que toi en toute une vie/ en écrasant tes haies, tes talus, tes ruisseaux), José, personnage de style Ramuz peut-être, confondu lui aussi par cette « hauteur d’homme » si chère au grand écrivain suisse.
Roger Gicquel aime donc le contact physique, et ça bouleverse les idées reçues des minots si prompts à l’échafaudage des glaciations de ses contemporains hérauts, dont je dois alors être, malgré une éducation, somme toute légèrement embuée de Get 27 et de cigarettes avec des ailes aux casques, époque bénie des vingt heures de mon monde d’alors.
Aussi, dans « Retourné », il y a le paysan qui sommeille – qui certes ici parfois entraîne le lecteur sous son édredon, celui qui incante, appelle, comme une mère rabrouant du bec ses oisillons mal lunés. Favorable cela va sans dire à une « Bretagne rassemblée », malgré les labours incessants des mixités, les socs intrépides de la modernité. Bretagne qui n’a de rassemblée qu’en ses désirs de singularisme.
Les voies de la mélancolie sont impénétrables.(numéro de mai 2007)