Emmanuel Todd - extrait de "Après la démocratie", Gallimard, décembre 2008

Publié le par Trémalo

Un extrait intitulé Le soulèvement des banlieues, une crise française, tiré du chapitre "Ethnicisation", pages 128-129.

Sarkozy est entré dans l'histoire de France par quelques mots inhabituels en politique comme "racaille" et "Kärcher", visant les jeunes en difficulté des banlieues, en majorité d'origine étrangère au stade actuel des stratifications socio-économiques et du chômage. Pour réintégrer à la droite "républicaine" les électeurs du Front national, il a dû mener le conservatisme français plus loin à droite que celui-ci ne l'avait fait. Au temps de sa splendeur, Le Pen éructait contre l'immigration dans un français choisi, incluant quelques subjonctifs dont même les intellectuels qui dénoncent la décadence française n'ont plus l'usage. La violence verbale du Front national, grammaticalement contrôlée, avait fonction d'exutoire : à partir de 1986, les violences physiques contre les jeunes d'origine maghrébine diminuèrent. Ministre de l'Intérieur, Sarkozy ne s'est pas contenté d'agresser verbalement les gamins de banlieue : il a mis l'appareil d'Etat -en l'occurence la police nationale et la gendarmerie- au service de sa politique provocatrice.
Les émeutes qui ont enflammé les banlieue de l'Hexagone entre le 27 octobre et le 17 novembre 2005 ne doivent pas tomber dans l'oubli ou être considérées comme anecdotiques. Ce fut un traumatisme dont l'élection présidentielle permet, rétrospectivement, de mesurer la gravité. Effrayée, la masse des petits commerçants et des artisans électeurs du Front national a rallié Sarkozy.
L'examen statistique des personnes arrêtées prouve cependant qu'il s'est agi d'une révolte sociale générationnelle plutôt qu'ethnique, raciale ou religieuse. Dans le Nord, une majorité des jeunes appréhendés n'étaient nullement d'origine maghrébine ou africaine ; beaucoup avaient les yeux bleus et portaient de doux noms d'origine flamande. Et la flambée des banlieues de l'Ouest, qui comptent peu d'immigrés, n'est pas compréhensible à partir d'hypothèses sur le caractère ethnique de l'évènement. Les jeunes de Saint-Brieuc sont-ils vraiment d'origine maghrébine ou africaine noire ?
Les destructions de bâtiments publics, dont quelques-uns ayant un caractère éducatif, reflétaient non pas l'extériorité culturelle des jeunes, mais leur appartenance à la partie de la société française qui ressent l'éducation comme un facteur de segmentation et d'oppression plutôt que d'émancipation. Autrefois perçu comme un instrument de progrès personnel et d'ascension sociale, le système scolaire paraît aujourd'hui aggraver la ségrégation sociale. A l'inégalité croissante de niveaux éducatifs différents s'ajoute la rareté des débouchés accessibles aux niveaux inférieurs. Le chômage et surtout, de plus en plus, les salaires bas qui attendent les jeunes à la sortie leur font considérer le collège et le lycée comme des escroqueries. Les "républicains" qui s'indignent et évoquent inlassablement le bon temps où l'on respectait l'école ne sont pas aussi loin qu'ils le croient de Marie-Antoiinette recommandant la consommation de brioches lorsque le pain vint à manquer. Le Président, quant à lui, s'apprête à se venger de ses complexes scolaires en diminuant le nombre des enseignants. L'Education nationale a, semble-t-il, plus à craindre de lui que des jeunes casseurs.
Le soulèvement des banlieues n'avait pas de programme, pas de message articulé. Mais la seule échelle de l'évènement, qui a embrasé l'ensemble du territoire national durant près de trois semaines, le définit comme "politique" même s'il n'a pu être en pratique qu'une protestation vide de revendication consciente. Mais ce vide est celui de la France de l'an 2000. Il représente, au niveau des humbles, le reflet du néant national, présent à tous les niveaux de la république. Dans notre ambiance de vide programmatique -sarkoziste, ségoléniste, besanceniste ou socialiste- comment exiger mieux des moins éduqués ? Révolte brute contre la discrimination, expression maladroite d'une volonté de participation à la vie de la cité, le soulèvement des banlieues exprimait malgré tout la vieille valeur française d'égalité.
Le mélange des origines nationales, ethniques, religieuses, raciales quii caractérisait les jeunes lors des affrontements avec la police était lui aussi bien français, assimilateur. Les bandes étaient de toutes de les couleurs. Rien de tel ne pourrait s'observer dans le monde anglo-saxon où la segmentation raciale et ethnique détermine la formation de bandes homogènes quant à l'origine. Sous une forme culturellement détériorée se faisait entendre une exigence d'intégration et non un désir de séparation. Qaunt à la qualité morale et intellectuelle du mouvement : était-il pire ou meilleur de caillasser la police, sans slogan, dans les banlieues en 2005 que de le faire en hurlant des inepties du genre "CRS=SS" dans le centre de Paris en 1968, comme moi, à dis-sept ans ?
Il n'empêche, bien des commentateurs ont voulu voir dans cet épisode typiquement français l'irruption d'une problématique ethnique, religieuse ou raciale, au coeur ou sur les franges de la société française selon le point de vue. La révolte n'aurait pas été le fait de jeunes, mais de Maghrébins ou d'Africains mal assimilés.
 

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Publié dans Todd - éléments.

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